Les salaires des footballeurs sont-ils trop élevés ?

222 millions d’euros pour Neymar, 180 millions d’euros pour MBappé, 105 millions pour Dembélé : ces montants à huit zéros pour des transferts de joueurs entre clubs semblent totalement mirobolants. Et ils ne font que refléter un niveau de salaire tout aussi élevé : 19 millions d’euros par an pour Gareth Bale au Real Madrid en 2018-2019, 23 millions pour Antoine Griezmann à l’Atlético, 31 millions d’euros pour Ronaldo à la Juve… En France, le SMIC est à 1 521,25 euros mensuels (en brut), soit 18 252 euros par an en brut, ou 14 412 euros nets par an… Le salaire médian était lui, en 2018, de 20 520 euros, soit mille fois moins que la rémunération de Griezmann. La question se pose donc : les footballeurs sont-ils trop payés ?

Une évolution progressive de la flambée des salaires footballistiques

En 1901, l’Angleterre instaurait une rémunération plafond (salary cap) très faible (4 livres par semaine à l’époque), réglementation qui ne sera rompue qu’en 1953 par Jimmy Hill à Fulham. Déjà, à l’époque, cette enfreinte à la législation fait crier au risque de surenchère des salaires sportifs. En 1961, le salary capest aboli, et les salaires commencent alors leur lente progression, même s’ils restent cantonnés à des niveaux raisonnables. C’est le brésilien Falcao qui reçoit le premier salaire à 4 chiffres outre-manche, à l’AS Roma, en 1980. Les salaires flambent : Baggio, Campbell, Tevez, Kaka, Ronaldo : chaque décennie voit presque un zéro se rajouter au salaire annuel. Bien sûr, il faut compter avec l’inflation, ce phénomène de hausse des prix qui donne moins de valeur à la monnaie. Cependant, même en corrigeant les niveaux de rémunération avec l’inflation, on obtient des différences de prix très importantes. Dans la limite de la correction des prix (il faut prendre en compte d’autres facteurs de valorisation des salaires), George Best touchait l’équivalent de 100 000 euros annuels dans les sixties. Platini, dans les années 1980, était monté à 300 000 euros par an. Même les 7 millions d’euros de Zidane sont 7 fois moins que les revenus actuels de Ronaldo…

Une justification économique pertinente à ce niveau de salaire

Quelles sont donc les causes de cette explosion salariale ? Il convient de lever dors et déjà une ambiguïté : tous les footballeurs ne touchent pas des salaires aussi mirifiques que ceux du top, évoqués ci-dessus. La moyenne des salaires des footballeurs en Ligue 1 est autour de 45 000 euros par mois, la moyenne pour les footballeurs professionnels en France étant de 27 000 euros. Aussi faut-il bien être conscient des inégalités de revenus entre les bons footballeurs et les moins bons. C’est d’ailleurs ce que montrent les économistes Bastien Drut et Richard Duhautois, dans l’ouvrage 20 questions improbables sur le foot : les inégalités de salaires (mesurées par le coefficient de Gini) sont plus élevées dans le foot qu’ailleurs. Ensuite, la carrière d’un footballeur est beaucoup plus courte (4 fois) que celle d’un salarié normal, ce qui réduit l’écart de rémunération touchée au cours d’une vie entière. Mais même malgré ces relativisations, le salaire médian des footballeurs reste très élevé. Une date compte dans l’évolution des rémunérations : 1995, lorsque la Cour de Justice des Communautés européennes rend l’arrêt Bosman qui fait voler en éclats la régulation des transferts européens. En effet, jusqu’alors les clubs étaient limités à 3 internationaux, ce qui a semblé contraire à la libre-circulation des travailleurs pour la Cour de Justice. S’enclenche alors une logique de marché et de compétitions entre les clubs pour attirer les joueurs rares. D’autant plus qu’une nouvelle manne financière vient avec les bons joueurs : les droits TV (qui explosent). En effet, plus un joueur est bon et coté, plus les spectateurs regardent les matchs de son équipe, dont les droits TV explosent, ainsi que les revenus annexes (placements publicitaires, places, tickets, goodies). D’où une logique circulaire qui pousse à la flambée des salaires. Les footballeurs eux-mêmes reçoivent une double rémunération : leur salaire et les promotions publicitaires qu’ils peuvent faire pour une marque. Ainsi, la logique économique de la rémunération des footballeurs est simple : c’est parce qu’il fait gagner son chiffre d’affaire au club que le sportif est aussi bien payé. C’est la dure loi de l’offre et de la demande. Jamais un club n’investirait à perte dans de tels salaires : Ronaldo permet à la Juve de valoriser ses droits de retransmission, ses contrats commerciaux et ses ventes d’entrées.

Une vraie question d’éthique sportive se pose pourtant

Il est donc sûr que cette évolution des rémunérations footballistiques est concomitante avec une certaine dérégulation normative mais également avec une accentuation des phénomènes économiques et lucratifs autour du sport. Les droits TV ont tout d’abord explosé du fait de la mondialisation du foot, puisque le nombre de spectateurs augmente. La valeur de ces droits, qui représentent 40 à 60% des revenus des clubs professionnels, a triplé depuis l’époque de Zizou… Cette augmentation de l’audience est aussi une manne financière pour l’achat d’entrées et de produits dérivés (maillots, goodies, …). Les investisseurs étrangers se sont fait légion (qu’on pense au rachat du PSG par les qataris ou du Manchester City par un groupe des Emirats Arabes Unis). Enfin, les clubs ont rationalisé la gestion de leur budget, en baissant les coûts, du fait du fair-play financier. Quoiqu’il en soit, le niveau de salaire du top semble parfois scandaleux au regard du salaire médian des personnes « normales » et du niveau d’utilité sur la société, qui semble parfois, aux yeux de leurs détracteurs, très faible comparé à un médecin, un urgentiste ou un professeur. La marchandisation de ce sport paraît bien contrevenir à l’éthique du football amateur, et à l’esprit de ses pères fondateurs. Elle donne une image marchande au sport. Certains plaident ainsi pour la mise en place à échelle européenne de plafonnement des salaires, ou d’une taxe Coubertobin de 1% sur les transferts. 
Mais ces solutions, comme dans le secteur privé (il se passe la même chose avec le salaire des dirigeants d’entreprise), se heurtent au système européen de marché. Il est pourtant certain que ce niveau de rémunération n’est juste ni pour les citoyens lambda, ni pour les footballeurs eux-mêmes qui dans leur majorité font face à un fort taux de chômage, un taux d’inégalités salariales très fort, et une surexposition à la dépression. 
Pour finir, un risque pèse sur cette hausse des rémunérations : une bulle pourrait exister sur les droits TV, payés par des consommateurs dont les forfaits d’accès aux matchs augmentent, de quoi les dégoûter.

Crédit photo à la Une : Antoine Dellenbach