Depuis le début des années 2000, les droits de diffusion ont explosé, à tel point qu’ils financent désormais majoritairement le sport de haut niveau. Comment les ligues montent les chaînes les unes contre les autres, de quelle manière l’argent est-il redistribué, décryptage d’une inflation débridée et universelle.

A l’époque, cette taxe avait bousculé les habitudes, résultat de fortes convictions personnelles, et d’une volonté de redistribution des recettes vers le sport amateur. Ministre des Sports de 1997 à 2002, Marie-George Buffet raconte l’histoire de la taxe… Buffet, mécanisme prélevant 5% sur tous les contrats de droits TV, et servant le développement du sport d’en bas : « L’idée, c’était que toutes les fédérations médiatisées, ou moins médiatisées puissent bénéficier des droits de diffusion. Désormais, le hand est un sport très suivi, mais quand on a mis cette taxe en place à la fin des années 1990, le handball n’avait pas cette visibilité. Et pour la finale des filles du hand aux Mondiaux en 1999, il avait fallu que je me batte pour que France Télévisions retransmette le match. A ce moment-là, je me suis dit qu’il était anormal que des sports où on avait des résultats ne soient pas visibles du plus grand nombre. »

« Bein et Canal avaient le plus de poids à l’UEFA, mais SFR a été plus malin en proposant plus »

17 ans plus tard, l’argent des droits TV abonde un système où chaînes payantes se battent à coups d’intox, de trahisons, et d’âpres négociations, afin d’empocher le « gros lot », et conserver leurs abonnés. Actuellement, au cœur de ces luttes commerciales, le prochain appel d’offres pour les rencontres de Ligue 1 à partir de 2020, avec un objectif en tête pour la Ligue : le chiffre d’un milliard d’euros pour la diffusion des matchs du championnat de France de football. Par ordre de comparaison, en Angleterre, les droits ont atteint 2,3 milliards d’euros par an, en hausse de 70 %, s’élèvent à 1,4 milliard en Allemagne, 945 millions en Italie, et 883 millions d’euros en Liga.

Alors, de quelle manière la Ligue de football professionnel (LFP) compte-t-elle s’y prendre pour augmenter ses recettes ? En 2016, en vue de la période 2016 – 2020, la LFP avait obtenu pour la Ligue 1 et la L2 le montant de 748,5 millions d’euros par an de Canal+ (540 millions) et Bein Sports (208,5 millions d’euros). Depuis un an, un nouvel opérateur, SFR, a fait son apparition avec ses chaînes sport, et la « guéguerre » Canal – Bein, pourrait se transformer en ménage à 3.

« Ces derniers temps, les télécoms (Orange, SFR) ont compris tout ce que le sport pouvait leur apporter », analyse Sacha Nokovitch, journaliste médias à L’Équipe. « L’objectif de SFR est de vendre des boxs, et Altice a réalisé un gros coup en achetant les droits de la Ligue des Champions et de la Ligue Europa (à partir de septembre 2018 pour un total de 350 millions d’euros). En termes d’images, cela a impacté Canal+, mais surtout Bein dont c’était le droit numéro 1. Cela s’est joué à peu de choses, au plus offrant à quelques dizaines de millions d’euros. La chaîne qatarie et Canal avaient le plus de poids à l’UEFA, mais SFR a été plus malin en proposant plus », décrypte-t-il.

Une concurrence exacerbée synonyme de jackpot, dont la Ligue entend bien tirer profit. « Quand on voit l’évolution des différents championnats étrangers, pour la L1, le chiffre d’un milliard par saison est crédible », avance Vincent Chaudel, expert sport du cabinet Wavestone. « La situation fluctue en fonction de la bonne santé des opérateurs. Si demain, il n’y a plus que SFR, la Ligue aura du mal à aller chercher ce montant ».

Les droits de diffusion touchés par la LFP, et redistribués club par club, représentent plus de 50% du budget d’une équipe du championnat

SFR s’est basé sur le modèle anglo-saxon : le tout-en-un. Etre en même temps fournisseur de box ou de forfait téléphonique, et distributeur de contenu. « Si vous voulez regarder les matchs de Ligue des Champions, vous êtes obligé de prendre un abonnement chez nous ». Imparable.

La LFP réfléchit donc actuellement au meilleur timing avant de lancer ses nouvelles enchères pour les droits 2020. A priori, la fenêtre de tir idéale se situerait entre le printemps 2018 et le printemps 2019. Du côté des lots, tout est envisagé, y compris une exposition en clair pour promouvoir le championnat. D’après nos sources, la Ligue réfléchirait par exemple à proposer un lot en clair du type « clasico PSG – OM aller – retour ».

Pour les clubs de L1, totalement droits TV dépendants, l’enjeu est capital car la manne financière est de taille : les droits de diffusion touchés par la LFP, et redistribués club par club, représentent plus de 50% du budget d’une équipe du championnat. Pour la saison 2016-2017, à des années-lumière des 177 millions glanés par Chelsea, champion d’Angleterre en mai dernier, le PSG a, lui, touché 57,9 millions d’euros, devançant Lyon (47,2 M), Marseille (47 M), et Monaco, auréolé de son titre de champion mais paradoxalement 4ème avec 41,9 millions de droits. Nancy (15,6 millions d’euros), Bastia (16,7 M€), tous deux relégués, ainsi que Dijon (17,3M) sont les plus mal lotis. Concrètement, quatre critères entrent en compte dans le calcul des droits audiovisuels : la part fixe, la licence club (chaque club de Ligue 1 a ainsi touché 5,46 millions d’euros), le classement de cette saison et des cinq dernières, et la notoriété sur les cinq dernières années.

En « ovalie », la donne est un peu différente. Chaudel précise : « Le rugby français est moins dépendant historiquement. Il a une plus grande variété de revenus. C’est un sport passé au professionnalisme tardivement, et les droits TV ne sont apparus qu’à la fin des années 1990 ».
En France, la Ligue nationale de rugby (LNR) a attribué les droits du Top 14 de 2019 à 2023, en exclusivité à Canal+, pour la somme de 97 millions d’euros en moyenne par saison, contre 74 pour la période précédente (2015-2019), et seulement 1,2 million en 1995 ! Mais selon nos informations, concernant les droits 2019 – 2023, il faudra attendre confirmation, « Bein ayant fait appel, considérant que l’appel d’offres avait été lancé trop tôt (fin 2015) et rendu début 2016 à la va-vite », d’après un spécialiste du dossier.

Les opérateurs ont été nombreux à se battre dans la conquête des droits TV, mais vont maintenant également devoir faire face aux géants du net

Pour se développer, le rugby doit aller chercher des droits audiovisuels encore plus importants. Il y a quelques années, les droits de diffusion représentaient à peine 10% du budget d’un club, frein à l’essor d’un sport, encore aujourd’hui dans l’ombre du ballon rond. Pour la saison 2015-2016. la première source de revenus des clubs de TOP 14 et de PRO D2, était le sponsoring (47%) devant les reversements LNR (22%) comprenant les droits TV… Des droits servant aussi à indemniser les joueurs de l’équipe de France à hauteur de 1500 euros par jour lors des rassemblements en bleu.

Canal+, TPS, Orange, SFR, Bein Sports, depuis 15 ans, les opérateurs ont été nombreux à se battre dans la conquête des droits TV, mais vont maintenant également devoir faire face aux géants du net, attirés par la diffusion d’évènements sportifs. Des deals en série pour les « GAFA » (Google, Apple, Facebook, Amazon) ? Les poids lourds américains s’intéressent évidemment aux prochains droits de la Ligue 1 (à partir de 2020…) et pourraient représenter à long terme l’avenir des droits de diffusion dans l’hexagone. « Les GAFA ont investi aux États-Unis, et sont très présents au niveau de la NBA et de la NFL, mais en Europe, c’est plus lent. Amazon a fait son entrée en Allemagne, et cela prendra du temps en France », temporise Nokovitch de L’Équipe. En attendant une OPA plus poussée, Facebook, Snapchat et Twitter veulent d’ores et déjà miser sur la Coupe du monde de football 2018, et plus particulièrement sur les droits vidéo des temps forts des matchs.

« Le vrai sujet, c’est de savoir s’il y aura encore demain des droits TV », avertit Chaudel. « Est-ce que l’on regardera des matchs sur des chaînes ou sur GAFA ? Tant qu’il y a aura téléspectateurs, abonnements et pages de pub, les chaînes y trouveront leur compte. En revanche, si la LFP modifie un jour son process et cherche à être en lien direct avec le consommateur, sans passer par des opérateurs… Le PSG a 30 millions de fans Facebook, et à ce titre, pourrait proposer à un certain tarif ses matchs en Facebook live ». Dans l’air du temps.

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